Sancerre, 90 ans et toujours en mouvement

Sancerre, 90 ans et toujours en mouvement

Perché sur sa butte dominant la Loire, le village de Sancerre veille sur l’un des vignobles les plus identifiables de France. À lui seul, son nom suffit souvent à désigner un style de vin, presque une évidence à la carte des restaurants. Pourtant, derrière cette appellation devenue un véritable repère pour les amateurs du monde entier, se cache un territoire complexe, vivant et profondément attaché à ses racines. À l’occasion des 90 ans de l’AOC, quelques jours passés sur les routes du Sancerrois permettent de mesurer toute la richesse et la diversité de ce vignoble à taille humaine. Carnet de route.

Vue des vignes de Sancerre - Crédit photo : My Loire Valley
Vue des vignes de Sancerre - Crédit photo : My Loire Valley

Après deux mois d’un ciel obstinément gris, l’arrivée dans le Sancerrois a quelque chose d’un petit miracle météorologique. La lumière est franche, l’air presque tiède pour la saison, et la butte de Sancerre apparaît comme une vigie dominant la Loire et ses coteaux. C’est un paysage immédiatement reconnaissable. Un paysage qui raconte aussi une histoire : celle d’un vignoble devenu, en moins d’un siècle, l’une des appellations les plus identifiées de la planète vin. Créée en 1936 pour les blancs — puis étendue aux rouges et rosés en 1959 — l’AOC Sancerre célèbre en 2026 ses 90 ans de reconnaissance officielle. Un âge encore jeune à l’échelle du vignoble français, mais suffisant pour bâtir une réputation mondiale. Aujourd’hui, le vignoble couvre 3 053 hectares, répartis sur 14 communes et trois hameaux, pour environ 300 producteurs. Chaque année, il produit 163 504 hectolitres, soit près de 21,8 millions de bouteilles.

Un dîner gastronomique pour découvrir les vins de Sancerre

Le périple débute au restaurant La Tour, à quelques pas du beffroi. Aux fourneaux, Baptiste Fournier, passé par les cuisines d’Alain Passard, de Guy Savoy ou encore des frères Pourcel.

Sancerre, ces jolis vins, ces tables gastronomiques et ces paysages à couper le souffle - Crédits photos : Yoann Palej
Sancerre, ces jolis vins, ces tables gastronomiques et ces paysages à couper le souffle - Crédits photos : Yoann Palej

La cuisine est précise, élégante, et profondément ancrée dans son territoire. Environ 35 % de notre carte est consacrée aux Sancerre, explique le chef. On choisit les vins pour leur qualité bien sûr, mais aussi pour l’histoire que l’on partage avec les vignerons. Parfois même, c’est le vin qui inspire un plat. Le dîner débute par une assiette de Saint-Jacques crues, marinées à l’orange, légèrement pimentées, accompagnées de leurs coraux. La fraîcheur iodée et les notes d’agrumes trouvent un écho parfait dans la cuvée Silex 2023 du domaine Serge Laloue, verticale, tranchante, avec cette énergie minérale typique des sols siliceux. Arrive ensuite un plat plus terrien, construit autour de champignons de couche, châtaignes grillées et moki, aux accents de sous-bois et de fumée. Dans le verre, Les Monts Damnés 2022 du domaine Pierre Martin, un sauvignon intense, porté par une trame saline et une belle profondeur joue les équilibristes.

Puis vient le moment du rouge, avec un ris de veau d’une grande finesse accompagné du Grains de Pinot 2023 du domaine Paul Prieur. Un pinot noir vibrant, à la fois délicat et énergique, qui rappelle que Sancerre ne se résume pas au sauvignon. Sur la table apparaît aussi un incontournable du terroir : le célèbre crottin de Chavignol, produit à quelques kilomètres seulement. Frais ou légèrement affiné, il trouve dans le sauvignon de Sancerre un partenaire presque naturel, l’acidité du vin répondant à la texture crayeuse et aux notes caprines du fromage. A mes côtés, Emmanuel Marot, directeur de la Maison des Sancerre, résume en quelques mots l’esprit local : Ici, on parle d’un vignoble pluriel : chaque vigneron, chaque terroir, apporte sa singularité. Si on l’avait appelé la Maison du Sancerre, ça n’aurait pas eu la même portée !

Les terroirs du Sancerrois, entre reliefs et diversité géologique

La Maison des Sancerre offre une vue incroyable sur le vignoble - Crédits photos : Yoann Palej
La Maison des Sancerre offre une vue incroyable sur le vignoble - Crédits photos : Yoann Palej

Le lendemain matin, la visite commence justement à la Maison des Sancerre, installée dans une demeure du XVème siècle acquise par les vignerons dans les années 1990. Ce lieu est la vitrine de l’appellation. Sur plusieurs niveaux, la visite propose un parcours immersif pour comprendre le vignoble : films panoramiques sur les paysages du Sancerrois, espace sensoriel autour des arômes du sauvignon, découverte des terroirs et des saisons de la vigne. La Maison accueille aussi régulièrement des dégustations thématiques, des ateliers et des rendez-vous estivaux comme les Vindredis, organisés chaque vendredi de juillet et d’août sur sa terrasse dominant les coteaux. Une manière de raconter son histoire… et surtout sa diversité. Car malgré sa notoriété mondiale, Sancerre reste un vignoble à taille humaine. Un vignoble qui n’a jamais cherché à grossir à tout prix. Nous n’avons pas la volonté d’inonder les marchés, explique la vigneronne Jennifer Denizot, vice-présidente de l’appellation. Parfois c’est frustrant pour les clients, mais c’est aussi un gage de qualité. L’encépagement reflète cette identité : 80 % de sauvignon blanc et 20 % de pinot noir. Pourtant, l’histoire du vignoble raconte une tout autre répartition. Avant la crise du phylloxéra à la fin du XIXème siècle, Sancerre était majoritairement un vignoble de rouges. Le pinot noir dominait largement les coteaux, représentant près de 80 % des plantations, quand le sauvignon occupait une place plus marginale.

La replantation progressive du vignoble inversera cette tendance : grâce à sa remarquable capacité d’adaptation aux sols locaux, le sauvignon s’imposera peu à peu comme le cépage phare de l’appellation. Sur le papier, Sancerre se résume souvent à trois types de sols : terres blanches, caillottes et silex. Dans la réalité, le paysage est bien plus complexe. Certaines parcelles dépassent 45 % de pente, et les formations géologiques changent parfois sur quelques dizaines de mètres seulement. Pour mieux comprendre cette mosaïque, les vignerons ont engagé depuis trois ans un vaste travail de carottages géologiques. Même cinq terroirs ne suffiront pas, c’est bien trop simpliste, estime le vigneron François Crochet. La vérité est plus complexe et se trouve notamment dans les lieux-dits. Comprendre un vignoble prend du temps. Parfois plusieurs générations. Rome ne s’est pas faite en un jour. Sancerre non plus.

Une nouvelle génération de vignerons sur les coteaux du Sancerrois

On file à Sury-en-Vaux. Le domaine Naudet, 18 hectares, une quarantaine de parcelles. Audric nous attend. Il parle vite, marche vite, et te fait comprendre en quelques phrases le virage d’une génération : partir, apprendre ailleurs, revenir avec une autre boîte à outils. Après mes études en Bourgogne, je me suis donné les moyens de faire des rouges plus aboutis. J’ai remis les fûts au goût du jour pour aller chercher plus de structure. Dans le verre, sa cuvée À Corps 2022 lui donne raison : plus dense, plus construite, sans perdre ce peps sancerrois. On est loin du cliché du pinot “juste fruité”. Ici, ça tient. Et ce sujet des rouges revient souvent sur la route. Parce que Sancerre, ça n’est pas la Bourgogne — et tant mieux. Il y a une énergie plus nerveuse, un élan, une façon de garder la ligne de fraîcheur même quand le vin gagne en fond.

Après avoir rencontré le jeune vigneron Audric Naudet, place à une table gourmande <q>Au Bon Laboureur</q> - Crédits photos : Yoann Palej
Après avoir rencontré le jeune vigneron Audric Naudet, place à une table gourmande Au Bon Laboureur - Crédits photos : Yoann Palej

On s’accorde une pause au Bon Laboureur à Menetou-Râtel. Dès la carte, le ton est donné : Jonathan Beeckman se définit “sommelier bistrotier”. Comprendre : la bouteille n’est pas un décor, c’est le cœur du lieu. La salle est pleine, vivante, ça parle fort, ça mange vrai. Céleri, anguille fumée… puis poireau, daurade et feuilleté… et dans le verre, La Jouline 2022 de Dominique Roger : l’accord prend une évidence tranquille, comme si le vin savait exactement ce qu’il faisait là.

Bué, épicentre des Crochet et d’une certaine idée du pinot noir

Après déjeuner, direction Bué. Là, le pinot noir pèse plus que la moyenne : plus de 30 % au domaine Daniel Crochet, quand l’appellation est plutôt autour de 20 % d’encépagement. Daniel parle du rouge sans posture, avec l’honnêteté de ceux qui regardent les choses évoluer : Longtemps, on a planté du matériel végétal venu de Champagne, sélectionné d’abord pour produire du volume. Des plants faits pour le rendement plus que pour l’expression du cépage. Résultat : styles parfois hétérogènes. Mais le paysage bouge : surgreffage, matériel plus qualitatif, recherche de maturité, vinifs plus précises. Dans la dégustation, on retient surtout le meilleur visage : Grand Chemarin 2023, élevé en amphore, pur, tendu, cristallin. Et puis la surprise noble : Prestige 2016, sorti de la vinothèque du domaine rappelle que les grands Sancerre savent aussi traverser le temps.

Deux domaines, deux Crochet, deux visions de Sancerre - Crédits photos : Yoann Palej
Deux domaines, deux Crochet, deux visions de Sancerre - Crédits photos : Yoann Palej

À Bué, les discussions prennent parfois une tonalité plus franche. Dans un vignoble aussi structuré et reconnu, les points de vue ne sont pas toujours uniformes — et c’est sans doute aussi ce qui fait sa vitalité. Certains vignerons défendent une lecture plus nuancée des terroirs et s’interrogent sur certaines évolutions du modèle sancerrois. François Crochet fait partie de ceux-là. L’homme sort de la taille. Mains impressionnantes, énergie brute, bottes chargées de terre : on sent qu’ici le discours vient du rang de vigne, pas de la salle de réunion : Je trouve que le modèle sancerrois s’est perdu. Pour savoir où l’on va, il ne faut pas oublier d’où l’on vient… Il évoque aussi un autre sujet sensible : la dépendance au marché américain. C’est une pure folie ! Aujourd’hui, près d’une bouteille sur trois part aux États-Unis. Une réussite commerciale indéniable, mais aussi une fragilité potentielle dans un contexte international parfois instable. Consciente de cet enjeu, l’appellation travaille à diversifier ses marchés. Le Royaume-Uni, la Belgique, le Canada ou encore les Pays-Bas montrent un intérêt croissant pour nos vins, explique Jennifer Denizot. Ce sont des marchés prometteurs qui permettent d’équilibrer nos exportations.

Verdigny, l’esprit collectif des vignerons locaux

Sur la route, entre deux villages, on parle d’un acteur dont le grand public ignore souvent l’existence et qui, pourtant, change tout : la SICAVAC. François Crochet en est le président, et il en parle comme d’une chance stratégique : ici, l’organisme permet de réagir vite via des analyses post-vendanges, et surtout de travailler l’avenir en profondeur, grâce à un vignoble expérimental dédié à l’amélioration du matériel végétal. En clair : pendant qu’on admire les paysages, quelqu’un, dans l’ombre, sécurise la qualité future. Et dans une appellation dont la notoriété mondiale repose sur l’exigence, cette infrastructure-là pèse lourd.

Réunion de famille sancerroise au sein du domaine Michel Girard & Fils - Crédits photos : Yoann Palej
Réunion de famille sancerroise au sein du domaine Michel Girard & Fils - Crédits photos : Yoann Palej

Le soir, on arrive à Verdigny, au domaine Michel Girard et Fils. Philippe et Benoît ont invité des voisins et amis vignerons : Guillaume (Serge Laporte), Sébastien (Pierre Prieur et Fils), Benoît Godon (domaine de la Garenne). Ambiance bon enfant, verres qui tournent, blagues qui fusent. Et surtout, ce mot qui revient : l’entraide. Guillaume lâche une phrase parfaite : On parle toujours d’un collègue, pas d’un concurrent. On se raconte une histoire de tracteur prêté au bon moment, comme un geste évident pour sauver une parcelle, d’aide à la taille quand l’un d’eux s’est blessé. CUMA, mutualisation, coups de main, transmission : le collectif n’est pas un slogan ici, c’est un réflexe. La nuit avance. On se dit qu’on repart tôt. On repart tard.

Coopérative et biodynamie : le Sancerrois accueille toutes les sensibilités

Dernier jour, autre visage : la Cave de Sancerre, seule coopérative de l’appellation, créée en 1963. Héléna Berneau, directrice technique, nous reçoit au cœur de l’outil. Ici, on parle chiffres, logistique, modernisation, tourisme : 300 hectares, soit environ 10 % de l’appellation, 76 adhérents, 13 salariés, 15 millions d’euros de chiffre d’affaires, boutique ouverte toute l’année. Un vrai moteur local. Elle insiste sur un point clé : la juste rémunération des raisins, comme choix structurant : Ça nous assure de beaux raisins. Et quand je suis arrivée en 2022, j’ai modifié les vinifications : plus de fûts et de demi-muids dans les blancs, des élevages poussés, notamment sur lies totales. Héléna résume l’ambiance locale d’une formule que j’aurais pu entendre dans n’importe quel village vigneron… sauf qu’ici, elle sonne très juste : Ça se chamaille, mais ça se réconcilie aussi sec, et ça se sert les coudes.

De la Cave de Sancerre au domaine Fouassier en biodynamie, Sancerre est un vignoble à plusieurs visages - Crédits photos : Yoann Palej
De la Cave de Sancerre au domaine Fouassier en biodynamie, Sancerre est un vignoble à plusieurs visages - Crédits photos : Yoann Palej

On termine en beauté : domaine Fouassier. Paul et Benoît,10ème génération, 61 hectares, pionniers en bio et biodynamie. Parcellaires dès le début des années 80. Premier vin sans soufre en 2010, amphores depuis 2012… Ici, on ne s’est pas contenté d’être “dans la norme”. On a aimé sortir du cadre. Leur philosophie est assumée : élevages poussés, le temps comme allié, et sur les blancs, toutes les malos faites. Benoît lâche une phrase qui aurait pu être provocante si elle n’était pas aussi honnête : Ce n’est pas très commercial ce que je vais dire, mais le sauvignon n’est peut-être pas le cépage le plus incroyable… en revanche, c’est un passeur de terroirs hors pair. Et Paul enfonce le clou sur un sujet qui revient depuis le début du voyage : La qualité des rouges a plus évolué que les blancs finalement. On a vraiment des pinots noirs incroyables sur Sancerre. Dans la dégustation, j’entends le lieu plus que la technique. Et pour fermer la parenthèse, un rouge domaine 2016 d’un équilibre dingue, comme une conclusion calme après plusieurs jours de relief.

Une année pour célébrer… et continuer d’avancer

En 2026, l’appellation célèbrera ses 90 ans à travers plusieurs rendez-vous :
23-24 mai : 100e Foire aux vins de Sancerre
13 juin : Trail de Sancerre
Les Vindredis, chaque vendredi de l’été à la Maison des Sancerre
25 octobre : Foire aux vins de France
Autant d’occasions de rappeler que si Sancerre est devenu une signature mondiale, le vignoble continue d’avancer avec la même ambition : progresser sans jamais renier l’esprit collectif qui l’a construit.

Toutlevin & PLUS a (particulièrement) aimé (notes sur 20)

(Sélection réalisée parmi les vins dégustés lors de la dégustation collective à la Maison des Sancerre et lors des visites de domaines)
Blancs
• Domaine du Nozay / Le Paradis 2022 (18,5)
• Domaine Serge Laloue / Les Rôties 2022 (18)
• Domaine Dominique Roger / La Jouline 2022 (17,5)
• Domaine François Crochet / Grand Chemarin 2019 (17,5)
• Domaine Daniel Crochet / Grand Chemarin 2023 (17)
• Domaine de la Garenne / La Billette 2023 (16,5)
• Domaine Michel Girard / Les Monts Damnés 2020 (16)
• Cave de Sancerre / Les Granges Brûlées 2023 (15,5)
• Domaine Daniel Chotard / Le Champ des Cris 2022 (15)
Rouges
• Domaine Fouassier / Rouge Domaine 2016 (18,5)
• Domaine François Crochet / Réserve de Marcigoué 2023 (18)
• Domaine Paul Prieur / Grains de Pinot 2023 (17,5)
• Domaine Denizot – Biorga 2022 (17)
• Domaine Pierre Prieur / Maréchal Prieur 2016 (16,5)
• Domaine Naudet / À Corps 2022 (16)

P.S. : Un grand merci à Manon de l’Agence Rouge Granit pour la préparation de cet accueil presse, pour sa bonne compagnie et à toute l’équipe sur place, notamment Emmanuel et Capucine de la Maison des Sancerre.

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