
Collectionneurs de vin : portraits de 2 passionnés

On peut tout collectionner, dans la vie
. Georges a raison. Des classiques timbres et pièces de monnaie, aux plus grands crus du monde, en passant par les tableaux, les enclumes, les étiquettes de melon (si, si…) : tout est possible.
Dans le monde du vin aussi, où les étiquettes figurent d’ailleurs en bonne place du côté des œnographiles, ou des placomusophiles, qui eux préfèrent les capsules de champagne. Comme celle de Pol Roger 1923, qui s’est vendue 15 000€… Pourquoi ? Parce que les bouteilles de cette année-là sont rares, du fait de la préemption de Winston Churchill sur ce millésime. Rare donc, mais surtout historique. Et/ou aussi artistique, dans le cas de certaines étiquettes, comme chez Mouton-Rotshchild, as des collab picturales avec les plus grands, de Braque à Jeff Koons en passant par Picasso.
Et ce sont précisément ces perspectives artistiques et/ou historiques qui animent les plus grands collectionneurs de vin. Parmi eux, il y a ceux qui boivent leurs cuvées, comme Georges, caviste, et ceux qui n’y touchent pas, comme Michel-Jack, particulier.
Georges Dos Santos : 120 000 bouteilles et le tour de la question
J’ai une Giannini 12 cordes, modèle sur lequel a joué Jimmy Page et Mark Knopfler, parmi plein d’autres guitares électriques, alors que je ne sais pas jouer. Et une guitare qui a appartenu à Stevie Ray Vaughn, de sa tournée de 1985. Pourquoi ? Pour l’émotion qu’elle me procure. Parce qu’elle a été faite par un luthier incroyable, avec un bois inestimable qui est l’or du Brésil, que dans 100 ans elle sera toujours là, que les plus grands ont joué dessus
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Fil rouge de sa collection, et probablement de sa vie, la recherche d’émotions anime Georges, depuis ses débuts de collectionneurs en tant qu’enfant traquant les timbres, à l’adulte possédant 120 000 bouteilles, 8 000 CD, peintures et dessins des plus grands.
L’acquisition pour se rassurer, (se) prouver quelque chose, mais surtout, pour ouvrir des perspectives, créer des liens et créer la réalité de ce qu’est l’intouchable. Et le beau
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Au son de la voix de Johnny Cash qui résonne contre les murs de sa cave baptisée Antic Wine, Georges nous embarque vers d’autres voyages, dans le temps, au gré des courants artistiques. Nous buvons quelques gorgées d’un Porto-Madère de 1884 (ville d’origine de ses parents), tandis qu’il sort une lithographie de Toulouse-Lautrec, original, évidemment. De la même époque que le Porto.
Ses bouteilles sont surtout le support d’une autre collection, celles de moments et de souvenirs. Pour preuve : l’homme a bu 80 millésimes de la Romanée-Conti, et pourtant, sa bouteille la plus mémorable, le vin le plus grand du monde, c’était une bouteille sans étiquette, que j’ai bu le jour où mon grand-père est mort. C’était, sur le moment, le plus beau blanc de ma vie. Quiconque me dit qu’il ne verse pas une larme en buvant un grand cru, je ne le crois pas.
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Lisez aussi notre article : Qu’est-ce qu’un buveur d’étiquettes
?

Face à tant d’appétit, de passion, on se demande bien où se trouve la prochaine quête. J’ai tout. Et tout ce que je voulais, je l’ai eu. Et bu. Il me manquait Quinto do Noval 1931, ils l’avaient chez Bocuse. J’ai réservé un dîner où j’ai rassemblé quelques amis et collectionneurs, pour la partager avec des gens pour qui tout cela a aussi un vrai sens
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Cette franchise n’a rien de prétentieux. Quand je bois, je me rends compte de la chance que j’ai. Ce n’est pas de la prétention de dire que j’ai bu tous les millésimes de la Romanée-Conti. Je me suis donné de la peine, j’ai travaillé, galéré. Quand j’ai fêté mon CAP avec du Champagne, mes parents ne m’ont pas parlé pendant plusieurs jours car ça ne se faisait pas de dépenser de l’argent comme ça
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Michel-Jack Chasseuil : 50 millions d’euros, 6 pieds sous terre
C’est héroïque, ce que j’ai fait ! Sans argent, petit-fils de maçon, griller tous les milliardaires de la planète. J’ai la plus belle collection du monde ! C’est une belle revanche. Mon grand-père serait fier, il en aurait les larmes aux yeux
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C’est aux yeux de Michel-Jack que les larmes montent tandis qu’il évoque son grand-père, et qu’en réalité, il aime tout le monde, même les milliardaires.

50 000 bouteilles, une bombonne d’Armagnac de 1732 du domaine de Boingnères ; un vin de 1885 de Constantia, le préféré de Napoléon à Saint-Hélène, un Cognac de 1789 associé à une lettre originale de Louis XVI et Marie-Antoinette.
Là encore, l’art de la perspective justifie l’existence même de sa collection. Michel-Jack la considère comme un patrimoine national, voire de l’humanité. Contrairement à Georges, il ne boit pas ses bouteilles. Mais quand on voit les étoiles briller dans les yeux de l’octogénaire, lorsqu’il évoque, construit et protège ces trésors qu’il n’a de cesse de lier entre eux, alors, on lui pardonne.
Le vin, ma collection, ça n’a pas été qu’une collection, ça a été une leçon de vie. J’ai acquis l’humilité, la ténacité, le respect des autres, le patrimoine. Je vénère ces vins en ayant conscience que ça s’est pas tout seul, et que c’était pas une question d’argent, mais de patience et de savoir-faire
. La preuve : la Chine lui a offert 50 millions pour installer sa collection au sein de la Cité Impériale de Chine. Il déclina.
Rien ne lui manque aujourd’hui, et son rêve est qu’elle soit pérennisée et reconnue comme patrimoine de la nation, ce qui sonne comme un parcours du combattant depuis plusieurs années.
Crédits photos : Pauline Gonnet